La mobilisation et l’investissement de l’épargne dormante au service du développement économique et de l’emploi

Le comportement d’épargne des français se caractérise par une prudence excessive, par comparaison avec d’autres pays de l’OCDE. L’exemple du Québec fournit pourtant une référence crédible de fonds de pension investi dans l’économie réelle, géré par les syndicats, signe d’une mutation culturelle forte. La réorganisation en cours des flux d’épargne pourrait être un facteur de déclenchement utile.

DE QUOI S’AGIT IL

Le Fonds de solidarité des travailleurs d’Europe (FTE) pourrait être une société de capital de développement qui fasse appel à l’épargne et à la solidarité de l’ensemble de la population française et européenne. Sa mission principale consisterait à contribuer à la croissance économique en France en créant, en maintenant ou en sauvegardant des emplois au moyen d’investissements dans les entreprises de l’ensemble des secteurs d’activité de l’économie. L’un de ses objectifs consisterait également à encourager l’épargne-retraite et à procurer à ses centaines de milliers d’actionnaires-épargnants un rendement raisonnable qui s’ajouterait aux avantages fiscaux qui leur seraient consentis.

La constitution et la gestion de ce fonds serait impulsée par les organisations syndicales, depuis la collecte de fonds jusqu’à la décision d’investissement, en passant par leur gestion et le reversement de l’épargne retraite, ce qui représenterait une innovation économique et sociale.

Si les esprits s’avéraient mûrs pour une telle approche, la confédération européenne des syndicats (CSE) pourrait en être le coordinateur.

Par sa gouvernance et ses codes d’éthique, il agirait comme un investisseur socialement responsable et soucieux d’un développement économique humain et durable. De plus, au-delà du capital investi, il s’engagerait à appuyer le développement des entreprises en offrant des services à valeur ajoutée, notamment la formation économique.

Le Fonds des travailleurs d’Europe (FTE) deviendrait à terme un carrefour de connaissances et de ressources au profit des entreprises européennes, et un acteur incontournable de l’économie européenne.

L’estimation de la taille du fonds, réalisée par interpolation de dispositifs similaires, installés et pérennes dans d’autres pays développés, pourrait être d’environ 65 milliards d’€ pour la France et par extension, de plus de 200 milliards d’€ pour l’Europe, pour un flux annuel qui pourrait rapidement avoisiner les 5 milliards d’€[1].

LES MISSIONS

 Créer, maintenir ou sauvegarder des emplois

  • Investir dans des entreprises à impact économique significatif et leur fournir des services en vue de contribuer à leur développement afin de créer, maintenir ou sauvegarder des emplois.

Former les travailleuses et les travailleurs

  • Favoriser la formation des travailleuses et travailleurs dans le domaine de l’économie et leur permettre d’accroître leur influence sur le développement économique de l’Europe.

Développer l’économie européenne

  • Stimuler l’économie européenne par des investissements stratégiques qui profiteront aux travailleuses et aux travailleurs, de même qu’aux entreprises.

Préparer la retraite

  • Sensibiliser et encourager les travailleuses et travailleurs à épargner pour leur retraite et à participer au développement de l’économie par la souscription d’actions du Fonds. 

POURQUOI EST-CE JUSTIFIE

  1. Plusieurs facteurs créent les conditions d’une matérialisation de la mutation en cours des esprits
  2. Sous-utilisation de l’épargne comme ressource d’investissement dans le tissu économique
  3. Nécessité de renforcer une culture économique approfondie pour permettre un développement économique fondée sur l’association et le partage en lieu et place de l’affrontement
  4. Sous-représentation syndicale en France entraînant des opérations spectaculaires, témoignant d’un manque de convergence dans les réflexions
  5. Nécessité de rétablir un flux vertueux entre investissement è emploi è cotisations sociales et impôts è dynamisme du modèle économique et social
  6. Le flux de désindustrialisation se poursuit, même si son rythme se réduit. L’une des raisons objectives de son maintien provient des fortes évolutions technologiques aiguillonnées par les investisseurs, les actionnaires et managers, afin d’améliorer le niveau de bénéfice, au travers de la contraction des coûts de production.
  7. Les effets en chaîne de la désindustrialisation ne sont pas tous quantifiés ni mesurables, mais sont visibles : déstabilisation voire liquidation d’activités è tissu économique effiloché è pertes de cotisations et d’impôt è perte de compétence, chômage, désœuvrement è désorganisation sociale è déstabilisation en chaîne
  8. Avec l’acceptation de taux de retour économique plus faibles, tout en restant raisonnables, des communautés de travail et de compétence pourraient être maintenues.
  9. Les esprits bougent en direction d’une (re)prise en main du destin des ‘’oubliés’’ ou des ‘’écartés’’ : rachat d’entreprises sortant du périmètre stratégique des groupes, création d’activités nouvelles reprenant des savoir-faire délaissés.
  10. Le taux d’épargne par rapport au revenu brut est élevé (14.5% à fin 2016) et le cumul des sommes disponibles en France sur les différents supports (assurance vie, PEL, LIVRET A, LDD, Jeune, …) est supérieur à 3000 milliards d’€[2]; la proportion de cette épargne investie dans l’économie réelle, au travers des entreprises nouvelles ou en développement est insuffisante et les gouvernements récents, tous bords confondus, se sont essayés, sans grand succès, à flécher cette épargne vers elle.

CHOIX STRATEGIQUES ET MUTATIONS

  • La mobilisation de tous au sein des organisations économiques existantes suppose un autre rapport au travail, à la décision, à la répartition des résultats et finalement, à la vie en commun. Les parties prenantes ont toutes, même si cela n’est pas au même degré, une opinion à propos de leur futur et de la façon d’y parvenir. Il s’agit de favoriser leur évolution vers un modèle rhénan, fondé notamment sur l’engagement, la volonté, la confiance.
  • L’une des conséquences de cette rénovation du mode d’organisation doit aboutir à une déconcentration, à une fragmentation d’entités parfois trop massifiées, en entités plus petites, focalisées sur des segments de marché, avec une réappropriation du pilotage et du partage des fruits du travail par les opérateurs de l’activité.

Une répartition plus homogène de la valeur le long d’une chaîne en est la conséquence la plus directe.

  • Dans le cas particulier des activités délaissées ou condamnées par des réflexions d’excessive concentration, cela peut se traduire par le fait de favoriser leur reprise ou leur redémarrage, en injectant de la compétence managériale. La régénérescence de communautés de travail qui contribueront au maintien d’un tissu économique local est à ce prix.
  • Ce type de politique s’inscrit naturellement à rebrousse-poil des logiques stratégiques ayant excessivement recours aux outils d’optimisation industrielle de type courbes d’expérience, ayant pour visée principale celle de la puissance et du retour sur capital investi
  • D’autres logiques se font jour sans pour autant mésestimer les logiques stratégiques et l’efficience économique. Elles prennent simplement en compte des externalités qui sont négligées par les autres modèles : élaboration et évolution de savoir-faire partagés, mise en œuvre de services collectifs à partir de contributions volontaires sur l’activité de tout un chacun et finalement, bien être et santé des territoires et des personnes au travail
  • Les pays ayant mis en place ce type de politique il y a maintenant plus de 30 ans ne peuvent que se réjouir des résultats obtenus, grâce à la diffusion d’une culture économique, rendant possible un meilleur partage des objectifs, des moyens et des résultats, en réservant aux organisations syndicales la responsabilité de la collecte, de l’investissement et de la répartition des résultats obtenus au travers de fonds de retraite par capitalisation.

MISE EN OEUVRE

L’ensemble des éléments détaillés ci-dessus sont inspirés des réalisations du fonds des travailleurs du Québec (FTQ) et tous les détails les concernant peuvent être retrouvés ici.

Pour l’essentiel, il s’agira d’une société de capitaux indépendante, gérée de façon professionnelle par une équipe dédiée, dotée des systèmes de concertation et de contrôle usuels propres à assurer une gouvernance adaptée ayant à respecter des codes d’éthique rigoureux.

La décentralisation du fonds pour assurer un traitement au plus près du terrain serait la règle et pourrait être calquée sur les régions françaises.

L’avantage fiscal serait étalonné sur celui des souscriptions au capital d’entreprises nouvelles, voire majoré pour susciter un effet d’entraînement.

Les conditions de blocage et de déblocage seraient de nature à privilégier l’épargne longue et une réutilisation personnelle à cette même fin (immobilier, création d’entreprise, …) étant entendu que la vocation principale concernerait le financement des retraites à terme des investisseurs.

Les investissements réalisés à partir de l’épargne collectée seraient faits dans une perspective de long terme, selon des procédures d’évaluation de la solidité des projets semblables à celles utilisées par les sociétés de capital développement, voire des établissements financiers.

Les rendements affichés par le fonds québécois disposant d’une base de performance de 30 ans sont voisin de 5%.

L’infographie suivante fournit les éléments essentiels décrivant les lignes directrices de ce fonds gestionnaire de 8 milliards d’€, opérant au Québec, pays de 8 millions d’habitants.

LE CERCLE VERTUEUX EPARGNE-INVESTISSEMENT
MIS EN PLACE AU QUEBEC

AVEC QUI

  • Les syndicats devraient constituer dès que possible les fers de lance de la mise en œuvre de ce type de politique.
  • Les conditions de réussite supposent naturellement que plusieurs conditions soient réunies :
    • Pour l’identification, la décision d’investir et la gestion des investissements, mise en place de systèmes de décision et de contrôle ayant déjà fait leurs preuves en milieu industriel et de service
    • Octroi de responsabilités quant à la collecte, la décision et la gestion des investissements
    • Diffusion auprès des salariés, par le biais de formations, d’une culture économique favorisant un meilleur partage des décisions à prendre dans les choix d’investissement et de gestion des sociétés
    • Augmentation du taux de syndicalisation, afin d’éviter les comportements irrationnels et partisans
  • Les actionnaires de cette société d’investissement seraient les salariés volontaires des entreprises, qui bénéficieraient au surplus de l’incitation fiscale liée aux réductions d’impôt pour investissement dans les entreprises.
  • La diversité et l’ampleur de l’épargne française située en univers ‘’(sur)protégé’’ est connue. Les syndicats eux-mêmes reconnaissent qu’ils sont passifs dans la gestion des ressources des fonds de retraite aux conseils d’administration desquels ils sont pourtant présents. Une amplification de la réorientation de la politique de placement de ces ressources est donc à l’ordre du jour.
  • L’élément déclencheur pourrait être constitué par la prohibition envisagée par l’Etat de la centralisation des dépôts des Livret A et des Livret de développement durable et solidaire (LDDS) à la CDC, qui va créer une contrainte susceptible de pousser les établissements financiers à suggérer des politiques nouvelles pour amender l’affectation de ces fonds apparemment surnuméraires ….(27 milliards pour la seule Banque Postale et un total de 120 milliards).

[1] Rappelons que la France compte 28 millions de salariés, avec un taux de syndicalisation de 20% dans le service public et de 11% dans le secteur privé (évaluation DARES). Traditionnellement voisin de 70% dans les pays d’Europe du Nord (Finlande, Danemark, Suède) et plus réduit en Europe continentale, le taux moyen des pays de l’OCDE ressortirait à 20%. La France aurait des taux moyens proches de 10%.

[2] Source Banque de France, rapport 2014